Souvenirs d’un été espagnol


LIVRE – “Espagne 82, la Coupe d’un monde nouveau” (Solar, 2022) de Bruno Colombari et Richard Coudrais est le récit de la douzième phase finale de la Coupe du monde.

Quarante ans de recul ne sont pas de trop pour mesurer à quel point le Mundial’82 organisé en Espagne a marqué une véritable rupture dans l’histoire de la Coupe du monde de football. La douzième édition de l’épreuve majeure du ballon rond a été disputée dans un contexte de gigantisme naissant et de mercantilisme qui commençait à s’emparer du sport pour le transformer en un spectacle télévisuel de premier plan.

Mouvement punk

L’époque était propice aux bouleversements. Les années 1980 s’efforçaient de tourner la page des années 1970 en les ringardisant autant que possible. Le mouvement punk avait bousculé les langueurs du rock progressif et la new wave, terme global pour désigner les artistes nouveaux de l’époque, imposait sa fraîcheur sur les ondes.

En France, l’élection d’un président de gauche donnait l’illusion d’un renversement de paradigme à la tête de l’État, congestionné par différents présidents de droite depuis le coup d’État du général de Gaulle. Dans le reste du monde, le libéralisme autoritaire incarné par Margaret Thatcher et Ronald Reagan se donnait des airs de nouveauté pour réduire à néant le redouté communisme des pays du bloc de l’Est.

Le monde du sport désormais mondialisé n’échappait pas à l’air du temps. Finis les Jeux olympiques réservés aux seuls sportifs amateurs, finies les Coupes du monde de football à seize équipes, l’heure était venue de faire de ces épreuves un véritable spectacle. Tandis que les JO commençaient à s’ouvrir aux sportifs professionnels, tandis que l’on inventait de nouvelles compétitions mondiales pour l’athlétisme et le rugby, la Coupe du monde de football faisait sa mue en Espagne.

Movida

La phase finale passait de seize à vingt-quatre équipes en présentant un plateau le plus mondial possible en accueillant des équipes de l’Afrique noire, du Maghreb, du Golfe Persique, de l’Amérique centrale, de l’Océanie. Celles-ci eurent le bon goût de se montrer brillantes, presqu’insolentes vis-à-vis de l’ordre établi qui régnait dans le monde du football.

En Espagne, terre d’accueil de ce Mundial historique, on tournait la page du franquisme et l’on imposait la Movida. Les artistes revenaient de leur exil forcé pour donner de nouvelles couleurs au royaume espagnol. Les provinces affirmaient leur identité pour mettre fin au centralisme madrilène imposé par les généraux.

Quatorze villes d’Espagne accueillaient les rencontres du Mondial, là où cinq suffisaient dans un tournoi à 16, et où douze suffisent aujourd’hui pour un tournoi à 32. Le Mundial 82 devait être celui de l’Espagne toute entière et pas seulement celui de Madrid et Barcelone. On situait sur la carte les noms désormais magiques de Alicante, Bilbao, Elche, Gijon, La Corogne, Malaga, Oviedo, Saragosse, Séville, Valence, Vigo, Valladolid…

Art contemporain

Non contente d’inviter les meilleurs footballeurs du monde, la Coupe du monde 1982 a aussi fait appel aux plus grands artistes de l’époque, chacun esquissant l’affiche d’une des villes d’accueil du tournoi. Une collection prestigieuse et inégalée qui a ouvert les jeunes passionnés du foot aux trésors de l’art contemporain, incarné par Miró, Arroyo, Tàpies, Saura, Chillida, Erró, Titus-Carmel, Monory, Folon, Kolář, Alechinsky, Bury, Topor, Adami, Veličković…

Rien n’est trop beau pour faire de la Coupe du monde 1982 la plus belle épreuve de l’histoire. Mais le recul nous force à constater que ce mundial fut aussi la boîte de Pandore. Augmenter le nombre d’équipes participantes, c’est augmenter le nombre de rencontres afin de satisfaire la grille de programme des télévisions et accroître la visibilité des sponsors, tout en assurant la réélection des plus hauts dirigeants. Le football ne se suffit plus à lui-même : Il est devenu l’objet, pour ne pas dire le prétexte, d’un vaste commerce à l’échelle du globe.

Sur le plan du football à proprement parler, la Coupe du monde 1982 a vu se confronter le romantisme offensif au cynisme le plus absolu. Le premier est incarné par le Brésil, plus que jamais flamboyant, à l’aura démultipliée par l’injuste défaite qui l’a privé du titre promis, et par la France, perdante magnifique d’une demi-finale incroyable qu’on n’a pas fini de rejouer. Pour la part de cynisme, on s’en remettra au deux finalistes, Italie et Allemagne de l’Ouest, tirant à chaque rencontres les ficelles les plus odieuses pour accéder à une finale qu’on aurait préféré plus enthousiasmante.

“Espagne 82, la Coupe d’un monde nouveau” (2022, Solar) de Richard Coudrais et Bruno Colombari, est le récit détaillé de ce tournoi qui n’a pas manqué de péripéties, et qui, les auteurs l’ont constaté, avait encore beaucoup de secrets à dévoiler.

Espagne 82 Colombari Coudrais

A propos de la Coupe du monde 1982, de Bruno Colombari et Richard Coudrais

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